A Serious Man (2009), Joel et Ethan Coen

Publié le par newyorkberlin

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Une famille au bord de l'explosion, un village du Mid-West où les maisons se suivent et se ressemblent, une secrétaire qui ne décroche jamais ni un sourire ni un regard, un adolescent qui prépare sa Bar Mitzva entre le grésillement de la télévision et les volutes de marijuana... Le décor, dont tous les éléments principaux sont en place dès la deuxième ou troisième scène, semble n'annoncer rien de plus qu'une ennième comédie grimaçante de l'Amérique sur l'Amérique.
Dans cette petite ville anonyme du Minnesota, chaque individu a son rôle, chaque rôle a sa fonction. Ni émerveillement ni même la moindre forme de surprise n'affleure jamais à la surface des jours. Non, Papa ne rentre pas dîner ce soir, il habite désormais au Motel au coin de la rue. Et les enfants d'intégrer ce nouveau fait avec placidité, de la même manière qu'ils travaillent à vider leur assiette de soupe. Sur cette toile de fond lisse et tendue comme un  décor de théâtre se détache la figure de Lawrence Gopnik, le père, justement. Admirablement interprété par Michael Stuhlbarg.
Une figure sur la toile, parmi tant d'autres. Comme les autres autour de lui, il survit plus qu'il ne vit. Il subit les événements plus qu'il n'en est protagoniste. Son idéal ? Être un "homme sérieux". C'est à dire un homme qui remplit irréprochablement le rôle qui lui a été assigné. Appliqué et consciencieux dans son travail - professeur de Physique - comme dans sa fonction d'époux et de père. Perturbé de voir son voisin qui à chaque tonte empiète un peu plus sur son propre jardin, lui qui ne rêve pour sa propre vie que de respecter scrupuleusement les frontières qui assignent à chaque chose sa fonction et ses limites, et qui assurent par la négative un voisinnage harmonieux. Un monde sans surprise car sans liberté, sans liberté car sans jugement, sans jugement car le bien comme le mal s'y dissolvent sous la mécanique des jours et le "je" dans le "on".
Une figure sur la toile, Larry, mais une figure plus fragile, plus sensible. Le lieu où, la tension grandissant, la toile bientôt va se déchirer. Sa femme qui demande un "gat", divorce rituel, afin de "remarrier dans la foi" Sye Ebelman, ami du couple de longue date ; son propre frère, malade et ostracisé, que la police recherche pour de sombres affaires de moeurs ; un accident de voiture et l'ombre de l'échec professionel... Les frères Coen n'épargnent pas grand chose à notre ami Larry. Et le ton en deviendrait tragique s'il leur humour aussi noir qu'irrésistible ne jetait par pudeur sur les événements un voile d'ironie. Tel Dieu mettant à l'épreuve Job son serviteur, ils retirent à Larry, un à un, chacun de ses repères, chacune de ses certitudes. Alors que la tension monte à l'extrême, celui-ci représente dans cet univers mécanique le surgissement d'une question: Pourquoi ? Quel est le sens de tout cela ? Debout sur le toit, lorsque Larry promène autour de lui un regard interrogateur, c'est le premier instant de cette prise de conscience. L'instant où l'enchaînement des événements est brisé pour la première fois par l'irruption d'une liberté qui affleure dans l'acte du regard. Il n'est pas chez lui dans cette maison. Il n'est pas chez lui dans ce monde. Il n'est pas chez lui dans cette vie sans âme, sans amour.
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Franz Kafka (1883 - 1924)
"Il y a un point d'arrivée mais il n'y a pas de chemin."
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Balloté d'un bord et de l'autre par le sort qui s'acharne sur lui, toute la liberté de Larry s'exprime dans son cri : "I need help !" Ni le premier Rabbi - le "junior" - ni le second - le "senior"- ne prend la mesure du drame et ne perçoit la profondeur du cri. "Vos questions sont un mal de dent, Larry. Elles partiront comme elles sont venues..." Mais la soif demeure. "Je ne veux pas que ces questions s'en aillent ! Je veux une réponse ! Pourquoi Dieu nous ferait-il sentir la question s'il n'a pas l'intention de nous faire entrer dans la réponse!" L'absurde où il s'enfonce davantage à chaque effort de s'en sortir ne parvient cependant pas à étouffer la question, qui au milieu des épreuves et devant l'issue tragique qui se profile demeure malgré tout comme une alarme dont rien ni personne ne parvient à arrêter les signaux.
Alors que la frontière entre le cauchemar et la réalité se fait de plus en plus ténue, le film prend une direction qui n'est pas sans rappeler le Procés de Kafka. "Il est un point d'arrivée mais il n'est pas de chemin." Ces mots de Kafka résument la conclusion tragique à laquelle Larry est peu à peu poussé. Il est un désir de sens et de vérité, il est un désir de justice, il est un désir de paix... mais il n'est pas de réponse, et la réalité reste desespérément muette à nos appels, son horizon ultime étant la disparition de toute chose dans la mort. Sous cet horizon tout semble dérisoire: tout désir, toute recherche, toute prière, le bien est comme le mal et le sens comme l'absurde. Mais que l'on ne juge pas trop vite cette conclusion de nihiliste. Tout le genie des frères Coen est de tirer si lucidement cette conclusion sans pour autant jamais censurer ni tourner en dérision la question qui demeure, ce "'pourquoi" qui nous tient à coeur et qui nous attache aux choses belles de la vie. Se tenir au bord de l'absurde en se refusant à toute systématisation confortable c'est être plus pauvre et plus fragile, mais aussi plus capable des miracles de la grâce. Un Homme Sérieux - sérieux parce qu'attentif malgré tout et jusqu'au bout au besoin de sens que lui dicte son coeur - crie le besoin que nous avons d'être sauvés.
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PS: Pour ceux qui l'ont vu (mais les autres ne manqueront pas de réparer cette erreur), il serait très intéressant de regarder et étudier en parallèle Un Homme Sérieux et Vivre, de Akira Kurosawa. L'un et l'autre film porte inscrit dès ses premières images (de façon implicite chez les Coen), la condamnation à mort du personnage. Condamnation qui devient effective lors de la dernière scène. Non pas une mort qui vient de l'extérieur mais une mort qui vient de l'intérieur, Rilke dirait: qu'il porte en eux comme un fruit. L'un et l'autre film sont des méditations sur le fait d'être vivant. Qu'est-ce qu'un homme vivant ? Qu'est-ce qu'un homme mort ? On voit Larry enseignant à ses élèves le principe de relativité à partir du fameux exemple du chat : "Is the cat dead, or is the cat... not dead?" Larry est assimilé au "Dybbuk" - "mort-vivant" dans la tradition juive - qui hante la première - et combien énigmatique - scène du film, tandis que Watanabe, dans Vivre, est appelé le "Zombi". La voix Off qui nous le présente nous le dit dès le début : "Cet homme ne le sait pas mais il est déjà mort. En fait, cela fait 30 ans que cet homme est mort, qu'il ne vit plus." Prenant conscience de cette mort qu'ils portent en eux, Larry comme Watanabe commencent à prendre conscience du poids de la vie, une soif de vie jaillit en eux. Non pas de longévité, mais de vie au sens plein, vrai. Après avoir maintes fois, bien que peut-être inconsciemment, regarder avec jalousie son voisin jouer au baseball ou partir à la chasse avec son fils, dans la dernière scène, Larry reconnaît enfin qu'il n'a jamais fait attention au sien, et confesse à mi-mots: "Oui, je vais passer du temps avec lui, désormais..." Mais surtour cette soif de vie (Watanabe: "I am greedy for life!") s'exprime dans la recherche d'un visage, d'un maître, de quelqu'un qui leur indique le chemin de la vie. Les Coen traite cette quête avec le ton tragi-comique d'un Kafka, Kurosawa avec celui, dramatique, de Dostoïevski, mais c'est la même quête, la même soif.
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"I am greedy for life!"
Vivre (1952), Akira Kurosawa

Publié dans Cinéma

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