les frères Dardenne: derrière l'écran, la personne

Publié le par newyorkberlin

Nous vivons dans un monde qui, dans une large mesure, a perdu le sens de l'humain. Les symptômes de cette perte se lisent à tous niveaux: l'éducation, la politique, le monde de l'entreprise, celui de la finance, et même le monde de l'art qui s'est dépersonnalisé au profit d'une logique technique et marchande. Mais cette perte se note surtout dans les existences individuelles que l'absence d'humanité laisse en proie à une angoisse et à une solitude croissante. Il y a 20 ans, Points-Cœur est né de l'expérience que la simple amitié, gratuite et fidèle, correspond au désir le plus profond du cœur de l'homme, et que seule elle a le pouvoir de révéler et de relever l'humanité. De là est né un large mouvement d'amitié et de compassion qui, des bidonvilles d'Amérique Latine et d'Asie, s'est répandu jusqu'au cœur des grandes métropoles occidentales, de Genève à New York. Cette expérience entretient davantage qu'une ressemblance avec le cinéma des frères Dardenne: une parenté. Comme si l'une et l'autre avaient une origine commune. En effet, ce qui fait que nous nous sentons si proches d'eux, ce n'est pas un message particulier, mais le fait que l'humain soit au centre de leur expérience cinématographique. En choisissant de suivre des visages plus que la trame d'un récit, les histoires qu'ils nous racontent mettent la personne au centre, et avec elle le souci de ce qui essentiel à la vie humaine: l'amour, l'amitié, la relation père-fils, le travail, la compassion, etc. Mais pour comprendre en quoi ces films se distinguent d'un simple discours sur l'expérience humaine, ce qui leur permet de transmettre cette expérience, c'est leur genèse qu'il faut regarder. Ces films naissent en effet, non d'un parti pris moraliste, mais d'une conception différente de la finalité et de la méthode propres au cinéma, et par suite d'une certaine qualité du rapport vécu sur le plateau de tournage entre les frères, leurs acteurs et l'ensemble des techniciens. Ce rapport se caractérise par le fait qu'une place centrale est donnée à la personne des acteurs, valorisant leur simple présence plus que leur capacité d'entrer dans un rôle. Seule une amitié peut leur permettre de se donner ainsi sans se cacher derrière le personnage. L'œuvre finale est l'écho fidèle de cette expérience humaine vécue pendant le tournage. Enfin, les films des frères Dardenne ont également le souci de l'humanité de leurs spectateurs. Ils se refusent à manipuler nos émotions pour s'assurer notre adhésion. Au contraire, ils offrent humblement à notre liberté la possibilité d'entrer dans une expérience humaine. Ceux qui acceptent la main que le film leur tend en sortent relevés, plus amoureux et émerveillés de leur propre humanité. C'est cette expérience, celle d'une amitié vraie, ou comme le dit Emmanuel Lévinas, d'un face à-face où l'autre me regarde avec amour et autorité à la fois, que depuis 20 ans nous proposons sans relâche dans les rues de nos quartiers. (Paul A.)


Luc et Jean-Pierre Dardenne, Rosetta (Emilie Duquesne) 


Emilie Dequenne dans Rosetta (1999)

Publié dans Cinéma

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